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Retour sur le drame d'une ouvrière Vitréenne...


PREVENTION SUICIDE AU PAYS DE VITRE PORTES DE BRETAGNE
Vitré : une ouvrière se suicide sur son lieu de travail

LE 5 juin 1997, une ouvrière de Vitré, Thérèse Guillon, cinquante ans, mère de deux enfants de dix-sept et vingt-deux ans, s’est pendue dans son atelier après avoir reçu un avis de lettre recommandée patronal. Ce drame a bouleversé le pays de Vitré : 2.000 personnes ont assisté aux obsèques de l’ouvrière et l’Action catholique ouvrière organisait hier soir une réunion consacrée à la dignité des salariés dans le monde du travail. Les témoignages de la famille, de plusieurs collègues de travail de Thérèse, mais aussi celui des deux directeurs qui ont tenté de se dédouaner de ce drame, permettent de comprendre l’enchaînement qui a mené à ce geste désespéré.

Toute proche du centre de Vitré, la menuiserie industrielle Rupin a belle allure et a d’ailleurs, d’après la direction, bonne réputation : « L’inspectrice du travail nous a dit : c’est injuste que ça arrive chez vous », plaide Didier Rupin qui, avec son cousin Laurent, est à la tête de cette entreprise familiale de près d’un demi-siècle.

Qui était donc Thérèse ? Un membre de sa famille l’évoque : « C’était quelqu’un de gai mais plutôt discrète. Le travail, c’était important pour elle. Chez nous, on est des petites gens, mais on est fier de son travail, même si on gagne peu. » Embauchée à l’âge de dix-huit ans chez Rupin, Thérèse avait donc trente et un ans et demi d’entreprise. Paul Guillon, son mari, accuse : « Ça a été vingt-quatre ans de bonheur puis huit ans de calvaire. » A l’atelier vernissage (une vingtaine de salariés), elle était sous les ordres d’un chef d’atelier arrivé huit ans plus tôt : « Il était sans cesse en train de lui faire des réflexions injustifiées et blessantes. Ces derniers temps, il lui demandait : « Et la retraite, vous y pensez ? » Alors qu’elle n’avait que cinquante ans. » Le mardi précédant son suicide, « le chef d’atelier a sans cesse été après elle. On l’a tous eu un jour ou l’autre et sans raison après nous, j’ai même vu des hommes pleurer », affirme une ouvrière. Il n’existe pas de syndicat dans l’entreprise.

Le PDG Rupin s’explique : « C’est seulement après le décès que les ouvrières m’ont raconté. » Quand on demande à Didier Rupin si quelqu’un s’est plaint, il reconnaît : « Au total, en huit ans, trois ouvrières de l’atelier sont venues me voir, mais je n’avais pas confiance en elles. »

Ce mardi donc, Thérèse, qui n’a pas de voiture, ne rejoint pas son époux au rendez-vous habituel. Celui-ci apprend par une collègue qu’elle pleurait en quittant l’usine. Il téléphone donc au contremaître. Celui-ci dira plus tard au patron : « J’ai eu peur, je n’ai pas dormi de la nuit. » Finalement, Paul Guillon retrouvera son épouse deux heures plus tard à proximité de l’usine.

Le lendemain matin, le patron convoque l’ouvrière dans son bureau, elle est reçue, seule, sans délégué, par deux dirigeants. Didier Rupin raconte : « Elle a dit et répété que ça n’allait pas avec le chef d’atelier ; elle a parlé aussi de choses étranges, d’une prime qui n’existait plus, évoqué tous les malheurs de la terre, les jeunes qui se tuent. » Visiblement, le dirigeant trouve l’ouvrière fatiguée. Lui conseille-t-il de voir un médecin et de se reposer ? Non ! Il fait venir le contremaître : ils sont à présent trois face à la salariée. Scène tendue à laquelle ils mettent fin quand le contremaître lance : « Je ne baisserai pas mon froc. » Didier Rupin annonce à l’ouvrière qu’il veut la rencontrer avec son mari, convient d’un rendez-vous à 17 h 30 le lendemain soir et annonce une lettre recommandée.

Le lendemain matin, Thérèse dit son angoisse à ses collègues qui tentent de la rassurer : « Ne t’inquiètes pas, tu n’as rien fait, on ne peut pas te licencier. » A midi, Thérèse retrouve son mari et rentre chez elle. Une lettre du patron est là, mais le facteur a également laissé un avis de lettre recommandée à prendre le soir à 17 heures à La Poste. Son mari tente de la rassurer puis, comme d’habitude, la dépose à 13 h 05 devant l’entreprise. C’est en rentrant dans l’atelier, à 13 h 30 que les ouvrières retrouvent Thérèse, pendue, près de sa machine. Elle décédera le lendemain matin à l’hôpital. C’est Didier Rupin lui-même qui annonce au mari de Thérèse le suicide.

Au lendemain des obsèques suivis par 2.000 personnes, le PDG « auditionne », dit-il, les ouvrières qu’il reçoit avec deux délégués et il découvre, affirme-t-il, ce qui se passait dans l’atelier. Il recommande à plusieurs ouvrières totalement déprimées d’aller voir leur médecin qui les met en arrêt maladie. Ce patron de tradition paternaliste avoue aussi avoir demandé pardon à toutes ses ouvrières pour le mal qu’il avait pu leur faire et leur avoir demandé de se pardonner les unes les autres.

Et le contremaître ? Didier Rupin explique : « A la gendarmerie, on m’a dit qu’il fallait qu’il s’éloigne quelque temps de l’entreprise. » L’homme est actuellement en congé maladie, et un ingénieur le remplace jusqu’aux vacances. Mais après ? Sera-t-il blâmé, sanctionné, déplacé, licencié ? Le patron constate : « C’est difficile qu’il revienne, mais s’il présente sa démission, il n’aura pas d’indemnités. Et si on le licencie, il aura l’air coupable. » Il n’y aurait donc pas de coupable dans ce drame ? Ce serait la faute à personne ? Un suicide pour rien ? C’est ce qu’ont l’air de penser les deux patrons. La famille, elle, affirme que ce suicide n’est pas arrivé tout seul et, après deux entrevues avec la direction, a porté plainte contre X pour homicide involontaire.





Source l'humanité - Juin 1997

dossier_suicide.mp3 dossier suicide.mp3  (1.88 Mo)


Sonia Martin
Rédigé par Sonia Martin le Vendredi 27 Juin 2008 à 18:29

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